Histoire du mouvement espéranto des cheminots

N°118 pages 4 à 7

Les cheminots ont pris conscience très tôt de l’intérêt de la Langue internationale. On trouve un premier article nommé Mondlingvo ĉe la fervojoj en 1898 dans la revue technique hongroise Vasuti Lapok, revue ferroviaire, signé Jakab Lajos. La semaine d’après, une grammaire détaillée compléta l’article.

Pourquoi un mouvement espérantiste de cheminots ?

L’intérêt de l’espéranto chez les cheminots a débuté en 1908 dans le but d’établir des relations pour des échanges techniques. Il a été rapidement constaté un besoin de communiquer avec des pays relevant d’une langue différente.

Le cheminot français A. Berlande fut à l’origine de plans plus concrets visant à l’essor de la langue et se concrétisant au cours du 5ème Congrès Universel à Barcelone par la création d’un premier groupement fondé en 1909 sous le nom de Internacia Asocio de Esperantistaj Fervojistoj (IAEF). Les cheminots de 6 pays se sont réunis avec dans le conseil d’administration, Berlande (France) président, Wellons (États-Unis) vice-président, Schwartz (Autriche) vice-président, Bontemps (France) secrétaire / trésorier, Sandecki (Russie) secrétaire adjoint.

IAEF se réunissait annuellement dans le cadre des Congrès Universels d’Espéranto.

En décembre 1910 fut créé à Villeneuve Saint-Georges la série bimestrielle de la revue technique Fervoja Esperantisto réalisée dans un format de huit pages 19 x 26 cm.

Ensuite se sont développés à l’étranger des groupes de cheminots espérantistes aux Pays-Bas, en Autriche-Hongrie (en actuelle Tchèquie), en France. En Allemagne le mouvement devint tellement prospère que la même année fut créé un groupe national.

En 1913, IAEF comptait déjà 227 adhérents dans 15 pays et même pénétrait le Japon ainsi qu’une partie de la Pologne alors sous la domination tsariste russe malgré les persécutions et les incarcérations, l’Etat considérant ces militants comme des révolutionnaires internationaux.

L’explosion de la Première Guerre Mondiale ruina les espoirs de ce mouvement.

Résurgence du mouvement 1921-1930

Dès la paix revenue, le groupe put se recontacter et se recréer. Les membres restants d’IAEF relevèrent l’association en 1921 lors du 13ème Congrès Universel d’Espéranto au cours duquel se rassemblèrent des cheminots de 13 pays.

La revue Espéranto, publication de l’Association Universelle basée à Genève, offrit ses pages pour lancer un bulletin d’information. Le mouvement de IAEF croissant sentit le besoin de publier son propre journal.

La direction du mouvement et l’édition de la gazette furent confiés aux collègues Tchécoslovaques. En Juillet 1923 apparut à Plzen le premier numéro d’après-guerre de la revue Le Cheminot sous la responsabilité rédactionnelle de Josef Blážek, inspecteur du chemin de fer tchèque.

Toutefois le mouvement stagnait pour diverses causes jusqu’en 1924. Puis la direction fut à nouveau reprise par le groupe du mouvement espérantiste à Zagreb en Yougoslavie. Depuis cette époque la revue Le Cheminot, avec le talent et l’énergie du rédacteur Ilija Puhalo se développa dans une gazette internationale. Des informations intéressantes et des articles sur la vie, l’activité des cheminots dans de nombreux pays relatifs aux spécialités ferroviaires et aux progrès techniques ferroviaires ont concouru au développement de la langue. Une bonne initiative concernait les enquêtes internationales. Elles permirent de fournir d’intéressantes comparaisons sur les matériels, les méthodes de travail, les conditions de vie sociale des cheminots. Souvent utiles aux syndicats, elles furent pour partie à l’origine du progrès social des cheminots dans leurs réflexions sur les droits et les conditions de travail. Le fait important de cette gazette était que les informations et les opinions venaient des propres expériences des travailleurs de tout rang du simple ouvrier au directeur ce qui permettait un échange informel et direct, riche d’expériences, de connaissances techniques et d’opinions à tous les niveaux. Sont parus dans cette revue des articles des ingénieurs Rosher et Rebíĉek et du parlementaire suédois Eriksson.

Ces contacts étendus grâce à la revue centrale étaient basés sur un réseau important de  correspondances entre les cheminots – non seulement d’espérantistes à titre individuel mais également de groupes espérantistes et syndicats grâce à l’espéranto et des organisations culturelles des cheminots de divers pays. Les contacts personnels ont donné lieu à des initiatives locales. C’est ainsi qu’en Autriche le groupe de Graz initia des échanges réciproques de séjour de vacances pour les cheminots et leurs familles avec leurs collègues étrangers.

Le mouvement a crû rapidement et a vaincu facilement la crise idéologique et organisationnelle en 1924 d’opposition de certains groupes d’Autriche et d’Allemagne contre les syndicats considérés comme tendancieux de IAEF.

La sécession de la ligue espérantiste des cheminots (TEFL) ayant avorté, ses membres sont rapidement revenus au sein de l’IAEF.

Quelques années après, le mouvement se développait dans 25 pays, la plupart en Europe mais aussi en Amérique, au Brésil, en Chine et en Australie.

Dans 10 pays (dont la Tchécoslovaquie, Allemagne, Suisse, Pays-Bas), le mouvement était tellement fort que se sont créés des groupes locaux mais aussi des associations nationales des cheminots espérantistes. En Italie le mouvement a beaucoup souffert du fascisme principalement après 1926. En Union Soviétique plusieurs groupes importants de cheminots espérantistes ont activement participé au développement du mouvement dans les années 1921-1925 mais ensuite ont rompu les contacts avec le syndicat neutre de IAEF. Le résultat ne s’est pas fait attendre, isolé de la section technique le mouvement russe a stagné puis rapidement disparu.

L’action énergique de IAEF a bientôt attiré l’attention des syndicats ferroviaires. Principalement en Suède, grâce à l’initiative d’Ernest Eriksson président du syndicat ferroviaire suédois et parlementaire du partie social démocratique, les syndicats ont, non seulement ouverts leurs organisations à la propagande de la langue internationale, mais aussi à leurs cours par correspondance, par exemple Signalen, Lokomotivamännens Tidning, mais encore ont subventionné des cours d’espéranto ainsi que l’organisation des clubs.

En Suisse le 8ème Congrès des Cheminots Suisses dans l’année 1926 a voté une résolution favorisant l’espéranto.

En Estonie, le Syndicat Central des Cheminots a créé et rédigé un numéro spécial de la revue Le Cheminot dédiée au chemin de fer estonien, à cette langue.

Au Pays-Bas et en France non seulement les syndicats mais également les organisations culturelles cheminotes ont pratiquement soutenu le mouvement.

En Allemagne, l’espéranto était tellement populaire chez les cheminots que par exemple en 1925, en résultat d’une enquête officielle des directions ferroviaires, 1 800 candidats étaient en attente de cours de la Langue Internationale.

En général l’espéranto gagnait une position forte dans les milieux ferroviaires avec une exception toutefois dans les pays dans lesquels le régime politique ne favorisait pas les contacts internationaux des travailleurs.

Sur le terrain international la collaboration en 1927 a évolué favorablement avec les sociétés fédérales des cheminots abstinents. L’impact sur le terrain était important et porteur d’espoir. La Fédération des travailleurs du transport (ITF), dont le très méritant secrétaire N. Nathans était lui-même favorable à l’espéranto, a aussi fortement soutenu l’emploi de la langue internationale à la Fédération Internationale des syndicats à Amsterdam.

Pendant ce temps, le mouvement enregistrait des succès considérables également dans les instances nationales ferroviaires (Ministère du transport) et dans les directions ferroviaires. Déjà depuis 1910 les directions ferroviaires autrichiennes encourageaient son utilisation pour le trafic international et publiaient quelques guides touristiques dans cette langue. Après la première guerre mondiale la République d’Autriche continua cette politique. L’étude de l’espéranto était ici officiellement recommandée des Ministères qui incitaient les directions ferroviaires à subventionner des cours pour les cheminots. Le port de l’insigne espérantiste était autorisé pendant le service (1923).

En Allemagne, l’espéranto était enseigné dans les écoles techniques des chemins de fer. En Suisse son étude et sa connaissance étaient reconnues comme une qualification technique pour le personnel ferroviaire et considérées au même niveau que les autres langues nationales. En Lettonie le Ministère des transports ferroviaires subventionnait les cours et les bibliothèques.

Les autorités tchécoslovaques et pendant un certain temps yougoslaves s’affichèrent pareillement favorables. Sur toutes les affiches officielles concernant les trains internationaux se trouvaient des indications en espéranto. Pendant la période italienne du fascisme les services culturels ferroviaires ont organisé des cours dans quelques villes, non pour encourager les contacts entre les cheminots mais pour exploiter la langue internationale à des fins touristiques.

Même dans les pays lointains comme le Japon, elle fut enseignée dans les instituts pour cheminots, et donna lieu à des articles techniques.

Toutefois, l’essor du mouvement des espérantistes s’essouffla en 1930, en raison de la mauvaise santé de Puhalo. Pour éviter la stagnation dans le travail pour IAEF son président Ŝtojniċ a décidé de déplacer à Belgrade la moitié du siège de l’association. Son propre déménagement à Sarajevo généra de nouvelles difficultés. Les demandes pressantes aux autres organisations pour prendre la direction du mouvement international ne donnèrent pas les résultats escomptés. Des difficultés dans la partie financière résultaient d’un certain laxisme dans le paiement des cotisations par les adhérents.

En dernier ressor, son président a envoyé des pétitions à la Direction Générale des Chemins de fer yougoslaves pour appeler tous les chefs de gares à collecter des fonds pour publier trois numéros de La Fervojistoj (Les cheminots) qui seraient imprimés dans l’imprimerie ferroviaire de Subotica. La réponse négative à cette demande conduisit à l’arrêt de IAEF.

Il restait toutefois l’Assemblée internationale des vice-présidents cheminots qui gérait un vaste réseau de groupes locaux et d’organisations nationales. Il existait encore une base permettant le redémarrage du mouvement sous l’impulsion nécessaire d’une initiative interrelationnelle donnée par ITF.

Nouvelle activité depuis 1945

Immédiatement après la capitulation des armées occupant les Pays-Bas en mai 1945 un groupe de cheminots néerlandais, avec un fort enthousiasme réactiva les groupes espérantistes. Chaque semaine les participants se réunissaient en nombre significatif.

Création d’IFEF (Internacia Fervojista Esperanto-Federacio) 

Cette fédération créée en 1948 conserva le même but qu’ITF, à savoir le développement et l’application de l’espéranto dans les administrations ferroviaires et les milieux culturels des personnels.

Chaque année depuis sa création IFEF organise son congrès international. Après la Chine en 2015 puis la Bulgarie en 2016, la France accueillera ce 69ème congrès en 2017.

Relations d’IFEF avec d’autres mouvements

• IFEF est membre de FISAIC, (Fédération Internationale des Sociétés Artistiques et Intellectuelles de cheminots).
• IFEF est adhérente à UEA (Universala Esperanto-Asocio) depuis 1953.
• IFEF a pour devise : La reloj ligas la landojn, Esperanto la popolojn, – Les Rails relient les Pays, l’espéranto relie les Populations –.

Des contacts sont également réalisés avec d’autres associations espérantistes :

• ILEI, (Internacia Ligo de Esperantistaj Instruistoj)
• SAT, (Laborista Esperanto Movado)
• ISAE, (Internacia Scienca Asocio Esperanta)
• UMEA (Universala Medicina Esperanto-Asocio)

IFEF regroupe ses membres dans plus de vingt pays  : Autriche, Belgique, Bulgarie, République Tchèque, Chine, Danemark, France, Allemagne, Espagne, Hongrie, Israël, Italie, Japon, Croatie, Cuba, Pays-Bas, Norvège, Pologne, Roumanie, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Suède, …

Activités d’IFEF 

Terminologie ferroviaire

La tâche importante d’IFEF consiste en l’élaboration et la mise à jour de la terminologie ferroviaire. En effet chaque année, de nombreux termes techniques tombent en obsolescence et son remplacés par des termes nouveaux au gré de l’évolution technologique. Un groupe se consacer à cette tâche.

Édition de documents techniques.

D’une manière non régulière apparaissent des éditions sous forme de cahiers techniques abordant des thématiques en liaison avec un sujet ferroviaire précis.

Qu’advient-il du mouvement espérantiste chez les cheminots ? 

Entre pessimisme et optimisme, la voie de la réalité.

Force est de constater une difficulté récurrente à l’adhésion des cheminots. Le mouvement s’étiole mais faut-il être pessimiste ?

Un débat s’instaure dans nos rangs afin d’analyser cette perte d’intérêt chez nos adhérents. Devons-nous restés optimistes, pessimistes ou simplement réalistes ? Il est vrai que la chute du nombre d’adhérents se retrouve dans tous les mouvements similaires.

Mais pour autant, des succès se font jour chez les utilisateurs de nouvelles technologie. Il en est ainsi du programme Duolingo applicable sur mobiles et tablettes destiné à l’apprentissage des langues et notamment de l’espéranto.  Déjà 10 000 étudiants ont visité ce cours d’espéranto présent sur ce site. Sur Facebook, le nombre d’utilisateurs parlant l’espéranto se développe. De 140 000 en 2012 le nombre est passé à 320 000 en 2013 puis atteint maintenant 360 000.

Bien sûr, ce sont des regards fugaces mais espérons qu’un nombre important parmi eux ne verront pas en cela une simple curiosité mais comprendront l’intérêt d’une langue commune non hégémonique. Alors peut-être, les cheminots également bénéficieront de cette occasion.

Jean Ripoche

Association des cheminots : ifef.free.fr/afcecongres

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