Mouvement espérantiste 2/4

Le mouvement espérantiste – Vers une seconde période française ? 2/4

Mouvement espérantiste 2/4 – Il existe une idée largement répandue au sein du mouvement, c’est de croire encore que l’espéranto sera un jour reconnu par les hommes politiques. La demande récurrente faite au ministre de l’Éducation Nationale d’accorder à l’espéranto le statut de langue optionnelle au baccalauréat en est un bon exemple. Sans rentrer dans les détails, nous pouvons affirmer que ce ne sera jamais le cas.

C’est un peu comme la reconnaissance du vote blanc en tant que suffrage exprimé. L’un et l’autre seront imposés par le peuple français, et par lui seul, ou bien ne seront pas. Persister dans l’espoir d’une reconnaissance par nos élus relève de l’angélisme.

Songeons à ce qui s’est passé avec la Société des Nations en 1922, et qui perdure depuis lors.

Ajoutons que même la circulaire de Jean Zay n’arriva pas comme ça, parce qu’un beau matin d’octobre 1938 le ministre de l’Instruction Publique aurait été touché par la grâce. Non, tout un travail de la part des syndicats d’enseignants – autrement dit un groupe de pression – avait été effectué préalablement.

Autant nous sommes raisonnablement optimistes s’agissant du vote blanc, autant pour l’espéranto c’est autrement plus compliqué, pour des raisons qui tiennent d’abord au fait qu’il s’agit d’une langue.

Pour faire simple : ou bien la reconnaissance officielle de l’espéranto interviendra d’ici la fin de ce siècle (et il y a un gros travail à faire d’ici là — un travail qui n’est pas fait, parce que refusé avec obstination par les instances du mouvement — ou bien ce ne sera jamais le cas par le fait que, les générations se succédant, la place aura été prise.

L’espéranto aurait alors échoué, parce que devenu inutile.

Tout simplement.

Il y a donc urgence à mettre en place les conditions nécessaires à l’émergence d’un groupe de pression, lequel n’existe pas aujourd’hui. Ce sera l’objet des deux prochaines parties.

Parlons maintenant des nouvelles technologies :

À la fin des années 1990, que n’entendait-on pas ? « Qu’avec l’Internet on allait voir ce qu’on allait voir, que l’espéranto allait se développer, et plus vite qu’on ne le dit, que tout discours quelque peu en retrait relevait du pessimisme,  ou que c’était un discours négatif, etc. »

Vraiment?

Mais qu’en est-il de cette « nouvelle vague » ? Où sont-ils donc tous ces prétendus internautes apprenant en masse la langue internationale espéranto ?

Alors que près de vingt ans ont passé, force est de constater qu’on ne les voit jamais, tant dans les congrès, que dans les stages. Ils ne fréquentent pas les clubs locaux, ils ne s’abonnent pas aux revues, n’achètent pas de livres, et même ils ne votent pas pour EDE…

Et quand on fait une manif’ à Paris (style panthéonisation de Jean Zay), ils sont aux abonnés absents.

À propos de EDE (Europe Démocratie Espéranto), voilà une excellente initiative née de la volonté d’un homme, Christian Garino, et soutenue dès le départ, contre vents et marées, par une poignée d’espérantistes français. Une idée qui reste encore incomprise de beaucoup trop d’espérantistes, tout simplement parce que EDE ne fait pas ce travail nécessaire d’explication quant à son opportunité.

Rappelons que EDE n’est pas une association, mais un parti politique, qui a pour vocation de mettre la question de l’espéranto sur la scène politique au niveau européen, et pour cela il se présente aux élections européennes. Et avec un vrai programme, SVP !

Les choses étant ce qu’elles sont, soyons honnêtes, EDE nous déçoit. Ce parti semble s’aligner sur les méthodes employées par Espéranto France.

Faut-il s’en étonner quand on sait que certains sont aux commandes des deux structures : Espéranto France et EDE France. Ah, le cumul des mandats… !

En clair, EDE France est un parti politique français qui ne fait pas de politique : aucun travail sur le terrain, aucune volonté de s’afficher publiquement, hormis quelques communiqués sur l’Internet dont la qualité est indéniable, certes, mais pour lesquels il serait aisé de prouver que leur effet est comparable à celle d’une bouteille jetée à la mer… Et surtout, toute action d’envergure est systématiquement écartée.

EDE va même jusqu’à refuser de mettre en œuvre des résolutions pourtant votées par son Assemblée Générale !

Et tout cela parce qu’une petite minorité au sein des instances dirigeantes peut à elle seule tout bloquer. Dans ces conditions, EDE entravée ne fait plus que du gagne-petit.

Il en résulte une visibilité nulle dans l’opinion et un vieillissement des cadres, ce qui condamne à brève échéance l’existence de EDE. Hélas.

Duolingo

Toujours à propos des nouvelles technologies, dans son numéro de décembre 2015, l’UEA fait ses choux gras avec Duolingo.

Il s’agit d’une application téléchargeable sur son mobile ou sa tablette afin de « pouvoir apprendre les langues ».

Cette application a été adaptée à l’espéranto en avril 2015 par un Américain, Chuck Smith.
incubator.duolingo.com

Il y a trois niveaux :

Phase 1 : elle correspond en gros à l’inscription des élèves intéressés et à la recherche de correcteurs éventuels.
Phase 2 : début des leçons proprement dites : on parle de version test.
Phase 3 : programme complet de cours dans la langue choisie (une trentaine d’heures de travail…)

Examinons les faits au 29 janvier 2016 pour l’espéranto :
275 000 élèves anglophones, pour 10 correcteurs… (phase 2)
0 élève hispanophone, pour 3 correcteurs déjà disponibles. (phase 1)
0 élève francophone, et aucun correcteur proposé, tout comme pour les lusophones, germanophones, italophones, russophones, sinophones, etc.

Et tout ça nous a valu deux pages entières plus la page de couverture de la revue Esperanto de décembre 2015 !

Il y a bien d’autres revues qui s’enthousiasment pour cette affaire. Il est vrai qu’il est écrit sur le site de Duolingo : duolingo.com

« L’étude a montré qu’une personne [francophone] sans aucune connaissance d’espagnol nécessite entre 26 et 49 heures (soit 34 heures en moyenne) pour couvrir l’équivalent du premier semestre d’un cours d’espagnol à l’université. »

Passons.

Or, il ne s’agit que d’un outil, à ranger aux côtés d’autres applications pour téléphone mobile et qui ne donnera pas grand-chose pour l’espéranto. Et certainement pas des kapablec-niveluloj…

On peut même parier que des organismes commerciaux comme l’institut Wall Street English peuvent dormir sur leurs deux oreilles et n’ont aucune crainte à avoir quant à la concurrence que pourraient leur faire de telles amusettes s’agissant de l’anglais (des millions d’élèves inscrits) ou de toute autre langue. Duolingo ne relève certainement pas de ce qu’on pourrait appeler l’« ubérisation » des cours de langues… L’ubérisation étant la dernière trouvaille de l’oligarchie pour réduire le droit des salariés par leur mise en concurrence…

Cela étant dit peut-on espérer de meilleurs résultats que ceux obtenus par des sites internet autrement plus anciens comme esperanto.net, lernu, ikurso, etc. ?

Travail préparatoire – mouvement espérantiste 2/4

Que l’on nous comprenne bien : ces sites internet ont le mérite d’exister. Mais ce qui manque, c’est tout un travail préparatoire, donc en amont, qui lui n’est jamais fait parce que le mouvement espérantiste ne veut pas en entendre parler.

On dit aussi que sur les réseaux sociaux il y aurait « quelques dizaines de milliers de gens intéressés par l’espéranto ». Soit. Mais à quoi servent-ils, tous ces gens-là, si on ne les voit jamais ? Bien entendu, nous ne nions pas que des élèves puissent s’inscrire en ligne, mais il est probable que beaucoup s’arrêtent en cours de route. Et pour des raisons bien réelles, et qu’il faut avoir à l’esprit, lesquelles se résument ainsi : l’utilité nulle de l’espéranto pour gagner sa vie.

Il y a donc également un travail en aval à faire.

Or, si on fait un  micro-trottoir auprès des jeunes de moins de 35 ans dans n’importe quelle ville française — précisons que cette tranche d’âge est à 99 % présente sur les réseaux sociaux — eh bien, à la question toute simple : « l’espéranto : qu’est ce que c’est ? », 80 % des gens interrogés sont incapables de répondre correctement.

Morceaux choisis :
« ça évoque l’espoir, l’espérance… »
« c’est un mot espagnol… ? »
« c’est un courant musical… ? »
« je ne sais pas. »

Curieusement, ce sujet n’est jamais traité dans les revues espérantistes.
Tout le monde fait comme si…
Tout le monde ?

Non, une revue espérantiste dirigée par une irréductible rédactrice résiste encore et toujours à l’envahisseur, qu’est cette pensée unique, cette posture du déni. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de celles et ceux qui ne veulent pas voir les choses en face et qui n’ont aucun argument à opposer à ce qui vient d’être écrit. Par Toutatis, par Belenos, par Belisama, que le ciel nous tombe sur la tête si ce que nous avons écrit ici est faux !

Finalement, que dire de l’Internet, sinon qu’il a grandement amélioré la communication interne en  reliant les espérantistes entre eux.

Son efficacité sur le plan de la diffusion de la langue est négligeable.

Nous allons maintenant proposer ces fameuses pistes de réflexion — ces voies nouvelles refusées jusqu’à présent — afin de réveiller la belle endormie : la langue internationale espéranto.

Thierry Saladin

 N°120 pages 18-19

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