Le mouvement espérantiste 1/4

N°119 pages 18-19

Contrairement à l’idée dominante régnant au sein du mouvement espérantiste, la situation de l’espéranto n’est pas bonne du tout. Alors que 129 ans ont passé depuis sa création par Zamenhof, tous les indicateurs sont au rouge. Si l’espéranto est une réussite linguistique indéniable, force est de reconnaître que l’on ne peut pas en dire autant concernant sa diffusion.

Tout se passe comme s’il régnait au sein du mouvement espérantiste une forme d’autisme : le mouvement semblant heureux dans son monde, mais quelque peu déconnecté des réalités du temps.

Nous allons procéder à un examen rapide de la situation, pour aboutir à un diagnostic et finalement proposer « au patient » un traitement.

Mais il est évident que l’acceptation de sa maladie est un préalable nécessaire pour que puisse s’engager le processus menant vers la guérison.

Notre propos se déclinera en quatre parties :

Dans les deux premières, nous  décrirons à grands traits la situation actuelle du mouvement et la diffusion de la langue, en insistant sur l’attitude des grandes associations qui adoptent des postures et se cantonnent dans le déni.

Et dans les deux dernières, nous démontrerons que le mouvement espérantiste a encore un bel avenir devant lui, qu’il dispose d’atouts, et, pour peu qu’il veuille bien abattre ses cartes, il pourrait encore inverser la vapeur. C’est ainsi que nous proposerons de nouvelles voies. Sauf à agir de la sorte, et sans attendre, la partie serait immanquablement perdue.

situation actuelle du mouvement

– 8 août 2015 : le 100° Congrès Mondial d’espéranto ferme ses portes à Lille. Quand l’UEA écrit sur son site internet :

uea.org/aktuale/

« Laŭ la definitiva statistiko, al la 100-a Universala Kongreso de Esperanto en Lillo aliĝis 2 698 kongresanoj el 80 landoj. Sekve ĝi fariĝis la plej granda UK de post tiu en Berlino en 1999, kiu altiris 2 712 aliĝintojn. En la historia statistiko de ĉiuj UK-oj, Lillo atingis la 14-an lokon, tuj post Berlino. La nombro de landoj (80) estas rekorda. […] »

Elle fait ce qu’on appelle de la com’ : elle ne dit pas tout à fait la vérité. En effet, si la comparaison avait été poussée une année de plus loin, donc jusqu’en 1998, le Congrès mondial de Montpellier serait alors apparu, et avec ses 3 133 participants ; il serait devenu évident que celui de Lille fut un recul de 16 %. Cela fait 435 participants de moins en 17 ans !

S’agissant de ses membres, l’UEA indique :
1990 : 7 627 individuaj membroj
2014 : 5 027 individuaj membroj
Les statistiques officielles montrent un recul lent, constant, (inexorable ?), du nombre d’adhérents à l’UEA.
Déjà en 2014, lors du congrès à Buenos-Aires, Mark Fettes président actuel de l’UEA s’en inquiétait.
liberafolio.org

« Tamen estis zorgiga la falanta membronombro, kiu kaŭzos financajn problemojn. Laŭ prezidanto Mark Fettes UEA uzas tro da mono por tradiciaj agadoj, kiuj jam eksmodiĝis. »

Par  tradiciaj agadoj : il faut comprendre les congrès et la revue Esperanto, puisque l’UEA ne fait quasiment que ça.

Les congrès seraient donc passés de mode ? Admettons. En tout cas, force est de constater que l’UEA n’a jusqu’ici rien proposé comme solution de remplacement, et on peut parier que les congrès vont continuer, puisqu’ils ont avant tout comme but d’assurer le financement du siège de l’association sise à Rotterdam. Les congrès de l’UEA, c’est d’abord une histoire de gros sous !

La diffusion de la langue

Pourtant cette association internationale d’espéranto, créée par Hector Hodler en 1908, indique dès le début de ses statuts :

uea.org/info

« L’UEA vise non seulement à propager l’espéranto, mais également à susciter les débats sur le problème linguistique mondial et à rappeler l’importance de l’égalité entre les langues. (…) »

Il est facile de constater les résultats de « cette propagation » de l’espéranto.

Les clubs vieillissent, ils ont de plus en plus de mal à avoir de nouveaux élèves, quand ils en ont… Les revues perdent des abonnés, certaines associations n’éditent même plus leur revue, des problèmes financiers apparaissent… et surtout 80 % des jeunes ignorent tout de l’espéranto.

Si rien n’est fait, c’est à une véritable hécatombe dans les clubs espérantistes que nous allons assister d’ici 30 ans.

Quant à l’action de l’UEA pour susciter les débats sur le problème linguistique mondial, passons.

Zlatko Tišljar, l’auteur en 1997 du fameux Esperanto vivos malgraŭ la esperantistoj, donne son avis sur la question en 2014.

kien-malaperis-la-esperantistoj

« Kiuj estas la kaŭzoj kaj kiuj estos la konsekvencoj ? Mi ne scias, kiuj estas la veraj kaŭzoj, krom la fakto ke la esperantistaro ne plu emas vojaĝi al kongresoj (similan katastrofan rezulton havis ankaŭ UK en Bonaero, kaj laŭ mia scio diversaj naciaj kongresoj ankaŭ ne kreskas). Se ni sumigus la partoprenantojn de ĉiuj internaciaj aranĝoj en Eŭropo ĉi-somere, ni ne atingus la ciferon de mil partoprenantoj. Ĉu la esperantistaro malaperis aŭ estis ekstermita?

Verŝajne la kaŭzoj estas kombino de ŝanĝo de homa kondutmaniero pro nova teknologio (ĉiuj preferas de hejme kontakti aliulojn perrete), granda ekonomia krizo kaj precipe la kulmino de la monda publikopinio ke la angla estas la internacia lingvo, pro kio ankaŭ la esperantistaro retiriĝas en siajn hejmojn kaj ne plu ŝatas montri sin kiel adeptoj de iu utopia kaj sensenca movado.

(…) Homoj havas nek monon nek emon vojaĝi ien por akcepti raportojn kaj krei planojn. Kaj la kongresojn ni eble faros de tempo al tempo. »

Il n’y a jamais eu autant de gens qui voyagent dans le monde — avait-on eu vent d’une crise du tourisme ou des compagnies aériennes à bas coût avant 2015 ? — et on viendrait nous expliquer que les espérantistes, eux, ne seraient plus enclins à voyager préférant les contacts par Internet plutôt que d’aller dans les congrès… ?

La réalité, c’est que les espérantistes qui manquent, sont tout simplement décédés et qu’ils n’ont pas été remplacés dans les mêmes proportions. Loin s’en faut. Et de nous expliquer ici ou là que maintenant les espérantistes sont sur l’Internet et sur les réseaux sociaux, que leur croissance serait extraordinaire…

Les nouvelles technologies au secours de l’espéranto, comme on nous le serine depuis vingt ans ? Ce sera l’objet principal de la deuxième partie.

En revanche, Zlatko Tišljar met le doigt sur quelque chose que nous partageons avec lui, quant il dit en substance que les espérantistes ont lâché l’affaire, face à l’anglais. Passons ici sur ce point.

Nous avons parlé de l’UEA. Il faut être juste : nous pourrions en dire autant de l’attitude de ses associations filles, les associations nationales, et donc ici d’Espéranto France. Leurs responsables sont dans la même logique que celle de l’UEA. Tous ces gens-là, dont certains sont de qualité, emmènent lentement, mais sûrement, l’espéranto vers sa disparition.

Quant à SAT-Amikaro, il semble bien que son avenir, s’il existe encore, ne soit plus que dans les mains de l’Afrique francophone…

Si Zlatko Tišljar est très (trop ?) sévère avec les responsables des grandes associations d’espéranto :

europo.eu/eo/document

« (…) La movado pro ĉio tio estas malmultpersona kaj pro la manko de grandaj homkvantoj la gvidstrukturoj de la movado enhavas malmultajn altkvalitajn gvidantojn. Tial plimulte en la lokaj kaj ofte naciaj organizaĵoj la gvidantaro konsistas el mezkvalitaj personoj kiuj sin opinias granduloj (mediokritoj). Kiam mediokrito transprenas pozicion de societa ĉefo, li/ŝi ĝin ne ellasas, ĉar li/ ŝi ja ne povas iĝi ĉefo en normala socio. Tia mediokrito batalos ĉiurimede por forigi konkurencon kaj pro tio la movado :
A) ne havas junularon en la bazaj gvidantaroj kaj ĝenerale oni forpuŝas la gejunulojn kiuj ne akceptas gvidadon de mediokritoj,
B) koalicias kun malpli kapablaj ol ili mem estas,
C) klopodas ke la societo ne aktivu, ĉar pro aktivado povus aperi novaj homoj, kiuj estus konkurenco por la pozicio, do maksimume pasivigas la lokan agadon.
Eble estas kelkaj pliaj malavantaĝoj, sed mi kredas ke ĉi tiuj estas la plej gravaj. » (sic)

Nous pensons qu’il est injuste avec les responsables des associations locales. Et nous nous inscrivons en faux sur ce point. Mais s’agissant des grandes associations, force est de constater que chez ceux qui aspirent à les diriger, il y a vraiment un problème puisque ces structures n’ont tout simplement aucun  projet, aucune politique, aucune ambition ; hormis bien entendu le congrès, la revue, une petite exposition par-ci, par-là, proposer des cours d’espéranto ( gratuits, bien entendu ! ), voire écrire une ou deux lettres par an aux hommes politiques…

On nous dit à Espéranto France :

« Une association qui réussit, c’est une association qui sait reconnaître l’initiative de ses membres, les encourager à agir, et à faire en sorte que l’élan des plus moteurs, se transmette au plus grand nombre. (…) Une association doit être vue comme une structure destinée à faciliter l’action de ses membres, non à la diriger d’en haut, mais pas non plus à l’étouffer. »

Il serait facile de prouver que ces affirmations sont démenties par les faits. L’absence de volonté d’écoute, pour au moins chercher à comprendre de quoi il retourne, quand d’autres voies sont proposées, caractérisent notre mouvement. Du moins jusqu’à présent…

Thierry Saladin

2 réflexions au sujet de « Le mouvement espérantiste 1/4 »

  1. J’ai 87 ans, j’ai commencé l’esperanto à16 ans, sans suite. (André Ribot AlbinMichel 1955). Je parle assez anglais, italien, peu allemand..). J’ai écrit un texte sur « phonetique) pour prononcer des chants divers , en citant la « langue clé rêvée », http://adrien.nicco.free.fr/phonetic_172.htm . Je constate le déclin de l’esperanto dans le monde et votre texte confirme. Je continue de rêver d’une langue clé, comme je l’ai écrit : qu’en pensez vous? Ne peut-on rien faire? Je peux lire votre avis?

  2. L’espéranto est peut-être en déclin en France (pas sûr), mais pas dans le monde.
    Je pense que les pouvoirs apprécient cette séparation par les langues : diviser pour mieux régner. Aussi, c’est aux ONG, aux peuples de prendre conscience qu’une langue comme l’Espéranto serait une solution pour se comprendre, s’unir à travers le monde. C’est une langue accessible à toutes les couches de la société et non réservée aux linguistes. J’en parle autour de moi à petite dose pour stimuler la curiosité d’en savoir plus sur le sujet… prochainement, une conférence !

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