L’ESPÉRANTO À VÉLO COUCHÉ – Tour du monde

Alain Rémy est un inlassable cycliste voyageur visitant le monde 6 mois par an depuis plusieurs années et dernièrement en vélo couché. Il aurait déjà fait plus de 173 000 km à vélo soit plusieurs fois le tour de la terre. Pour lui l’espéranto est un vecteur de liens, d’amitié.

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J’ai un vélo couché très confortable qui est fait pour voyager et qui me permet d’être autonome à peu près six mois par an puisque j’ai tout ce qu’il faut au niveau couchage et alimentation. J’ai également tous les outils pour réparer, quelques pièces de rechange, et ça me permet de me déplacer un peu partout dans le monde et de rencontrer beaucoup de gens. Ce qui est le but principal du voyage.

Le vélo pèse 20 kg et j’ai 50 kg de bagages. J’ai deux drapeaux sur mon vélo qui permettent de faire savoir que je suis français donc ça facilite le contact. Et j’ai le drapeau espéranto qui permet aux gens qui connaissent l’espéranto de discuter avec moi et pour ceux qui ne connaissent pas de me poser des questions. Je leur parle d’espéranto et ça fait un peu de promotion pour la langue.

J’ai découvert l’espéranto en deux fois. J’ai un couple d’amis qui m’avaient parlé d’espéranto il y a très très longtemps. Mais c’est entré par une oreille et c’est sorti par l’autre. Puis, en 2005, je partais en Chine et au Vietnam pour un aller-retour à vélo. Et ils m’ont dit : « Tu devrais apprendre l’espéranto, ça te permettrait de rencontrer des gens, de discuter avec eux… ». Et je suis allé chez eux pendant quatre week-ends et j’ai appris les bases même en balbutiant un petit peu. Au cours du premier voyage, je suis allé voir quelques espérantistes. Et petit à petit, j’ai perfectionné la connaissance de la langue et j’ai vu de plus en plus d’espérantistes, et c’est devenu de plus en plus intéressant.

J’ai rencontré des espérantistes, pour mon deuxième voyage en Chine. C’était formidable. J’ai rencontré une Coréenne qui projetait de venir au congrès mondial d’espéranto à Lille et je l’y ai retrouvée.

Ma connaissance du chinois étant extrêmement perfectible, à ma deuxième visite et grâce à l’espéranto, j’ai pu discuter d’une manière plus approfondie avec des Chinois, ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Il y a des clubs locaux en Chine. Lorsque j’ai prévenu de mon arrivée à Chengdu, une dizaine d’espérantistes sont venus.

J’ai utilisé l’anglais en Chine parce que les étudiants apprennent l’anglais — enfin l’américain — car dans toutes les universités de Chine quand il y a des profs d’anglais étrangers, c’est rarement des Anglais. La plupart sont Américains. Évidemment, ce sont des gens qui parlent leur langue et qui en véhiculent une certaine idéologie. Et il y a quand même quelques différences linguistiques entre l’anglais et l’américain. Et en particulier en Chine lorsqu’il y a des inscriptions autres que le chinois dans les rues, c’est toujours en américain. Par exemple en anglais pour dire centre-ville, on dit : « city centre ». Et en américain, on dit « downtown ». Mais il ne faut pas non plus se leurrer.

À part les étudiants, dans beaucoup d’endroits, on ne parle pas anglais du tout. Je suis allé dans certains hôtels chinois 4 étoiles. À la réception, les gens ne parlaient que chinois. Ce n’est pas une langue universelle; il ne faut pas rêver non plus. En Chine 99 % du tourisme est chinois…

Pour ce qui concerne la Chine que je connais à peu près bien, on parle l’anglais avec un accent chinois et c’est parfois très difficile à comprendre. Par contre, quand un Chinois parle espéranto, ça ne pose aucun problème de compréhension. D’ailleurs, j’ai observé, en Europe, qu’il est très difficile de reconnaître la nationalité d’une personne qui parle espéranto. Car les gens parlent comme moi l’espéranto, alors que pour l’Allemand, l’Italien ou l’Espagnol qui parle le français, j’en devine tout de suite la nationalité… En espéranto, pas du tout. Et en plus, comme toutes les lettres se prononcent de la même façon, quelle que soit l’origine du locuteur, ça ne pose aucun problème et on comprend parfaitement la personne. Il n’y a pas de problème d’accents.

Dans mes voyages, j’utilise le Pasporta Servo. Mais je ne compose pas mes voyages à partir de ça. Quand je débute en voyage, je l’organise en fonction des centres d’intérêts que je peux avoir et s’il y a des espérantistes sur mon chemin, tant mieux. Mais je ne vais pas exprès suivre la ligne des espérantistes.

J’utilise aussi Servas. C’est un réseau d’hospitalité mondial qui a été créé par Bob Luitweiler, un objecteur de conscience américain (qui a d’ailleurs fait trois ans de prison aux États-Unis pour cette raison). Il a créé Servas en 1949, mais au début, ça s’appelait « Peace Builder » (« constructeur de paix ») parce qu’il pensait que si les gens allaient les uns chez les autres, c’était bon pour la paix, pour l’amitié entre les peuples. Au bout d’un moment, il s’est rendu compte que c’était un terme anglo-saxon, et il voulait quelque chose de plus universel. Et comme il était aussi espérantiste, il a choisi le verbe « servas » qui veut dire « servir » au présent en espéranto, et sous-entendu « servir la paix ». C’est comme ça qu’est né Servas qui a beaucoup de membres à travers le monde.

Il existe d’autres réseaux d’hospitalité : CouchSurfing, Shaker, Hospitality Club, Cyclo-Camping International… Il y en a énormément, et qui sont uniquement des échanges d’hospitalité. Mais il n’y a rien de plus. Alors qu’avec Servas, il y a une philosophie qui est celle de l’espéranto.

Depuis que je fais de l’espéranto, ça m’a apporté énormément. Au niveau linguistique, ça m’a permis de comprendre la structure de ma propre langue. Et ça c’est vraiment intéressant. Et puis surtout, comme c’est une langue très facile, n’importe qui peut l’apprendre. Comme j’ai mon drapeau sur le vélo, ça interpelle et j’en parle chaque fois que je rencontre quelqu’un. Je leur donne un petit calendrier où il y a les bases de la langue. Et j’ai souvent un accueil très favorable. Et soit ils en ont entendu parler, soit ils n’en ont pas entendu parler du tout mais ils trouvent que c’est une très bonne idée et souvent ils disent : « Je vais apprendre l’espéranto ».

L’espéranto m’a apporté une certaine ouverture d’esprit qu’on a souvent en voyageant, mais qu’on a beaucoup plus avec l’espéranto parce que ça permet de toucher beaucoup plus de monde, et ce qui est réconfortant, c’est qu’on s’aperçoit que ce sont des gens qui ont les mêmes idées que nous. Ils sont ouverts d’esprit, ouverts vers les autres.

On discute avec différents espérantistes dans le monde ; on se rend compte que les problèmes sont exactement les mêmes, Quels que soient le pays, la religion, la « race», la culture, tout le monde a les mêmes espoirs et les mêmes craintes, etc. En fait la solution du problème : elle est mondiale. Ce n’est pas avec un seul pays qu’on peut réussir telle ou telle chose. Il faut changer de société et au niveau mondial. Ce n’est pas dans son petit coin qu’on peut faire quelque chose. Les problèmes sont mondiaux donc la solution ne peut être que mondiale. Ça apparaît très nettement quand on discute avec les gens : au sujet de l’éducation de leurs enfants, de leur travail, de plein de choses, on s’aperçoit que tout le monde a les mêmes préoccupations. Et qu’en fait, on forme une seule et même espèce, l’espèce humaine.

Au niveau mondial, il y a une grande préoccupation à consommer toujours plus. Moi, sur mon vélo, je suis limité. Je dois acheter à manger tous les jours. Mais je n’achète pas de superflu. Le vélo aide à entrer en communication avec les gens. Il supprime certaines barrières sociales. Par exemple, un jour, au Kazakstan, j’ai rencontré un couple avec un gros 4 x 4. C’était des Allemands. Ce sont des gens qui n’avaient jamais été invités par des familles parce que pour les gens, des gens qui viennent de si loin avec une grosse voiture, ce sont des gens riches et donc un monde totalement différent du leur. Alors qu’à vélo, cette barrière n’existe plus. Pour eux, je suis comme eux et comme, avec le vélo, je suis à l’extérieur et non dans une boite, j’ai le temps de vivre, de m’arrêter… Le contact avec les gens, du coup, est plus facile. En plus, ils sont un peu intrigués quand je leur dis que je suis venu de France jusqu’en Chine à vélo. Ils sont à la fois admiratifs et étonnés.

Le pays qui a été le plus accueillant c’est le Kazakstan où j’ai été invité un paquet de fois même si j’ai été invité dans d’autres pays, mais ici de très loin j’ai reçu un très bon accueil. Et généralement, j’ai remarqué aussi que le cœur est inversement proportionnel au porte-monnaie. Dans les pays dits riches avec des gens riches également, j’ai été beaucoup moins invité. Par exemple aux États-Unis, j’ai été beaucoup moins invité que dans les pays comme le Kazakstan, la Chine, la Russie… et c’était vraiment très net. Aux États-Unis quand je demandais s’il y a un hôtel dans le coin, on m’indiquait un camping à 8 km avec un « God bless you ». Alors qu’au Kazakhstan, on me disait « Oh non ! Il n’y en a pas, mais viens à la maison, tu mangeras avec nous, etc. ». Donc ce n’était pas du tout la même ambiance. J’ai l’impression que les gens qui beaucoup ont peur de perdre, ont peur de l’étranger. Alors que les gens qui n’ont rien n’hésitent pas à partager. Il y a bien sûr des exceptions. Mais c’est quand même la règle générale.

On m’a souvent interrogé sur mes voyages, que ce soit des gens ordinaires ou des journalistes. Un jour aussi, il y a un jeune homme qui m’a dit que pour avoir visité autant de pays, je devais avoir beaucoup d’argent. Alors, je lui dis : « Pas du tout ! ». Parce qu’en fait, je dépense moins quand je vais en voyage que lorsque je reste à la maison. Quand je reste à la maison, je vais au supermarché. J’ai beau faire une liste : dans un rayon, quand je vois un article, je me dis : « Ça pourrait être utile… ». Finalement, j’achète plus que ce que j’avais prévu. Ce qui est le but de ces grandes surfaces. Alors que, quand je voyage, premièrement, le voyage me coûte seulement de la transpiration. Deuxièmement, plus on va vers l’est, moins la nourriture est chère. Reste le couchage mais comme j’ai une tente, je fais souvent du camping sauvage. Et puis je fais partie de deux associations dont l’une est dans l’espéranto et d’autres fois, je vais chez les Servas. Et le but de Servas, c’est aussi de permettre aux gens qui n’ont pas les moyens de pouvoir voyager, En allant les uns chez les autres. J’ai aussi un certain nombre d’amis à travers le monde que j’ai connus lors de voyages, avec qui je suis resté en contact par internet et que je vais revoir régulièrement. C’est toujours un grand plaisir pour eux comme pour moi de se rencontrer à nouveau. Je suis également invité quelques fois spontanément par des gens. J’ai un budget mensuel d’environ 600 € et en général, je tiens mon budget. Certains mois, je dépense plus et d’autres je dépense moins. Ça dépend de nombreux facteurs comme le pays, des petits incidents, etc. Par exemple, une fois, à vélo, j’ai changé la roue arrière dans le nord de la France : ça m’a coûté 90 €. J’ai changé la toile de mon siège en Allemagne, Ça m’a coûté 75 €. Ces mois-ci, je dépense un peu plus. Je rencontre des gens de tous les milieux sociaux puisqu’un jour j’ai mangé avec un député chinois, avec l’ambassadeur des Pays-Bas au Kazakstan, avec des gens de la télé, avec des policiers, des ouvriers, des enseignants, des paysans… et je vois différentes sociétés, différentes façons de vivre. C’est vraiment très intéressant. Et comme on a tous des idées préconçues sur tel ou tel peuple, eh bien, on s’aperçoit que ce n’est pas du tout ça. On a une idée un peu plus précise de la façon dont les gens vivent. D’autant qu’à vélo, on n’a aucune restriction de circulation et contrairement à ce que j’avais lu sur des livres, en Chine, je suis toujours allé où je voulais et personne ne m’a jamais rien dit.

Un jour, il m’arrive une chose assez amusante. Je vois une pancarte écrite en Chinois, je ne comprends pas ce que ça veut dire et je me dis : « Ça, c’est intéressant ». Il n’y a pas de voitures, pas de camions, pas de motos et au bout de 5 km, j’ai eu l’explication. Il y avait eu un éboulement de terrain avec de gros rochers qui obstruaient la chaussée. Et comme en Chine, il y a toujours des Chinois où que vous soyez, j’ai regardé autour de moi et j’ai trouvé une personne pour m’aider. À deux, on a soulevé le vélo par dessus les rochers et j’ai pu continuer ma route

Alain RÉMY
dans le n° 116

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