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L’ambition « kleriga » de SAT

SAT-Amikaro, est une association espérantiste bien connue en Francophonie. « Propager et enseigner la langue universelle espéranto », telle est sa vocation fondamentale. Elle affiche clairement, ainsi, sa complémentarité avec SAT. On ne présente pas cette dernière association. Pour ce qui la concerne, celle-ci agit au plus large niveau planétaire. Elle est « mondiale » et même, aux termes de son nom, « anationale » (SAT = Sennacieca Asocio Tutmonda).

Elle ne se veut cependant qu’une organisation kleriga, eduka, kultura (article 1er de ses statuts). Les deux derniers adjectifs, eduka et kultura, ne posent guère de problème de traduction. Le premier, kleriga, est plus mystérieux. En fait, tous trois sont très proches. Ils sont liés à la culture, à l’éducation, mais encore à la philosophie du vaste mouvement social auquel se rattache tout l’espérantisme.

Le mot kleriga est construit à partir de la racine « kler » très proche du français « clair » (la prononciation est identique). Les adjectifs:
allemand « klar », français « clair », espéranto « klera », viennent directement du latin « clarus » que l’on retrouve encore dans « clairière ». Cet espace libre, défriché et cultivé, s’oppose à ce qui est boisé, touffu, obscur. Ainsi la notion de « culture » dans ses deux sens différents, agricole et pédagogique, s’oppose à l’obscur, à l’obscurantisme encore.

Le terme kleriga trouve son origine dans les « Lumières ». Il caractérise cette philosophie libérale du XVIII° siècle, avec son idée nouvelle du progrès. Il y avait les Âges sombres (« Dark Ages » des Anglais) où régnait l’obscurantisme. On commence à voir le bout du tunnel. Kant définit ainsi les Lumières comme « La sortie de l’homme de sa Minorité ». Puis il caractérise son époque comme « un siècle en marche vers les lumières » (Réponse à la question : Qu’est-ce que les « Lumières », 1784). On sait maintenant que le progrès est un phénomène bien plus complexe.

Les « Lumières », au sens philosophique, c’est la klerismo en espéranto. Cela se traduit en anglais par enlightment, en allemand par Aufklärung. Ici, c’est littéralement « l’éclaircissement ». Au XVIII° siècle, la philosophie des Lumières reste cependant un mouvement fondamentalement élitiste et bourgeois. Ses idées germent dans les salons parisiens. Les ouvrages des philosophes sont réservés à une aristocratie européenne restreinte. La renommée de la culture française s’étend alors jusqu’aux grands souverains européens qui se veulent « rois philosophes ». On parle à leur sujet de despotisme éclairé (klera despotismo). Le libéralisme de ces monarques s’accommode très bien cependant du « nouveau servage » en vigueur alors dans la majeure partie de l’Europe. En France, ils sont bien peu nombreux ces philosophes « éclairés » qui remettent en cause l’esclavage pratiqué dans les « Îles à sucre » des colonies. Certains ont même des actions, ils touchent des dividendes.

Les philosophes éclairés mettent en évidence la nécessité de l’éducation, tant au niveau de l’individu que du genre humain. Cette ambition culturelle et universaliste se retrouve par exemple dans la grande encyclopédie de Diderot et D’Alembert, le premier essai historique du genre. Le siècle suivant, le XIX°, est celui de la naissance du mouvement social, socialiste et syndicaliste. Ce mouvement va s’attacher à populariser la philosophie des Lumières. « La sortie de l’homme de sa Minorité » chère à Kant, devient tout naturellement un combat pour l’émancipation du peuple, pour la culture populaire. Dans les unions locales syndicales, les bourses du travail (plus tard les comités d’entreprise), on crée des bibliothèques. Les ouvriers peuvent suivre des cours de nature diverse (philosophie, histoire, etc.).

L’espéranto va récapituler plus d’un siècle d’évolution socio-culturelle en quelques années de sa jeune histoire. Tout comme la philosophie des Lumières en effet, l’espérantisme naît dans des salons bourgeois des années 1890. Pourtant, il s’inscrit déjà pleinement dans la plus récente tradition populaire. L’espéranto se veut une langue internationale non-élitiste, Zamenhof l’écrit déjà en 1900 : « Toute langue vivante et, à plus forte raison, morte, est tellement hérissée de difficultés qu’une étude tant soit peu approfondie n’est possible qu’à ceux qui possèdent beaucoup de temps libre et de gros moyens financiers ». Si une telle langue était adoptée dans les échanges entre les nations, poursuit-il, « nous n’aurions donc pas de langue internationale au vrai sens du mot, mais seulement une langue internationale pour les plus hautes classes de la société » (Essence et avenir de l’idée de la langue internationale). N’est-ce pas notre cas présent avec l’anglais ?

Dès le début du XX° siècle apparaissent les premières associations espérantistes ouvrières (LEA : Laboristaj Esperanto-Asocioj). Celles-ci vont rapidement prospérer sur les lieux mêmes de la culture populaire, unions locales syndicales et bourses du travail. Aujourd’hui, nos amis cheminots (fervojistoj) perpétuent cette tradition. « Peut-être pour personne au monde comme les travailleurs notre langue démocratique n’a une telle importance, et j’espère que tôt ou tard la classe ouvrière sera le plus fort soutien de notre cause », écrit Zamenhof en 1910 (lettre à Der Arbeiter Esperantist).

En 1917 enfin, l’année même de la mort de Zamenhof, au moment où l’on commence à sortir du cauchemar de la Première Guerre mondiale, un grand courant d’espoir traverse les populations mondiales avec la Révolution russe. La fraternisation des peuples qui a fait vibrer le père de la langue universelle est plus que jamais à l’ordre du jour. C’est dans ce contexte, en 1921 à Prague, que des militants issus d’associations espérantistes ouvrières de différents pays fondent SAT, l’association-mère de SAT-Amikaro.

Revenons sur le terme « klerigi ». Il existe en espéranto un verbe très proche, ayant la même étymologie : « klarigi » (rendre clair, expliquer). Ce dernier se rapporte à une chose : un mot, qu’il convient de définir, une affaire qu’il convient d’éclaircir. « Klerigi » se rapporte réciproquement à une personne. Ce verbe est très proche du français « éduquer » ou « cultiver ». Il s’agit d’un verbe transitif qui suppose a priori un sujet actif et supérieur – l’éducateur qui dispense l’enseignement – et un objet inférieur plus « passif » – celui qui doit être éduqué. Se trouverait ici en quelque sorte une relation obligée, verticale, dirigée de haut en bas.

La philosophie de SAT est pourtant sensiblement différente. Par l’utilisation pratique de l’espéranto au plus vaste niveau mondial, par la diffusion de ses différentes publications, en facilitant l’échange culturel entre ses membres au sein de différents forums, c’est bien un enrichissement réciproque, mutuel, que SAT ambitionne pour tous. Le même but se retrouve encore à SAT-Amikaro, cette association agissant cependant, comme cela est écrit plus haut, au niveau plus restreint de la francophonie.

Ĝemil Kessous

N° 122 page 6

 

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