Sortir du bois maintenant
Quand j'ai découvert l'espéranto, à la fin 2009, il me semblait évident que cette langue était l'outil le plus approprié pour la communication internationale. N'étant en concurrence avec aucune langue nationale, l'espéranto apparaît comme une passerelle entre les peuples dont la généralisation aurait dû s'imposer d'autant plus que l'on apprend bien plus vite l'espéranto que n'importe quelle langue nationale.
Pourquoi, alors, la langue internationale peine-t-elle à se faire reconnaître, à se répandre, tandis que l'anglais s'est imposé et est considéré comme l'outil par excellence des échanges internationaux ? Le paradoxe va plus loin car ceux-là même qui sont incapables de s'exprimer en anglais (après l'avoir étudié pendant des années), plutôt que d'essayer une voie plus simple et d'une efficacité avérée, acceptent leur statut d'infériorité défini sur des critères totalement arbitraires.
Non moins étrange, la pensée unique par la langue unique d'une élite autoproclamée, fait consensus chez ceux-là même qui font profession de contester l'ordre capitaliste : syndicats, partis de gauche, altermondialistes... Le dirigeant d'ATTAC comme celui de la Confédération Paysanne, le socialiste, le communiste, le syndicaliste, lorsqu'il correspond ou rencontre ses homologues étrangers trouve tout naturel d'échanger dans la langue des maîtres de l'économie mondiale. N'utilise-t- il pas d'ailleurs le système Windows sur son PC, et non le système libre Linux ? Et le GPS, propriété de l'armée étatsunienne?
Il est vrai que sur ce dernier point nous n'avons pas encore d'alternative... Mais le plus grave est que tout cela paraît parfaitement naturel, évident, «normal». Tant il est vrai que les plus solides chaînes de l'esclave ne sont pas celles qu'il a aux pieds mais dans sa tête !
On parlera, bien-sûr, de censure de l'espéranto, voire d'un complot qui aurait empêché l'émergence de la langue internationale. L'affaire est un peu plus complexe pour se résumer à une synarchie mondiale qui tirerait les ficelles dans l'ombre. De fait, la suprématie de l'anglais n'a pas besoin d'agents actifs, ou même conscients pour se maintenir. Elle repose sur un consensus instillé par l'éducation, reproduit et amplifié de génération en génération qui ne permet même plus le doute. Elle traduit foncièrement un rapport de forces entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent.
Observons les éléments dirigeants de la société. Par "dirigeants", je n'entends pas seulement les gouvernants politiques ou les chefs d'entreprise, mais tous ceux qui exercent une autorité, y compris à l'échelle d'un grand syndicat ou d'une organisation éventuellement classée "contestataire" ou critique à l'égard de l'ordre établi. La quasi-totalité sont issus du même moule. Ils se reconnaissent par les valeurs communes qu'ils ont apprises dans leur milieu social d'origine, dans les grands lycées, les grandes écoles (Sciences-Po, Normale Sup', ENA, etc.) où ils se sont connus. Ainsi calibrés, normalisés, formatés, ils se retrouvent de plain-pied avec leurs semblables des autres pays au travers d'une langue, l'anglais, qu'ils maîtrisent bien, qui a servi à les sélectionner et est devenue un élément essentiel de leur pouvoir sur la masse. Il est bien naturel que ces gens défendent bec et ongles ce pouvoir. En imposant l'anglais comme unique outil de la communication mondiale, ils savent pertinemment que seule une infime minorité des enfants (les leurs, au hasard) aura les moyens d'acquérir une maîtrise suffisante de cette langue pour hériter de leur pouvoir. Stages linguistiques intensifs et coûteux, réseaux de relations... On reste entre soi... Comment nos "élites" ainsi calfeutrées dans leur tour d'ivoire pourraient-elles accepter que leur pouvoir soit compromis? Car que deviendrait leur autorité sur nous si l'espéranto était enseigné à l'école ? Si chacun(e) pouvait en quelques mois communiquer avec des gens du monde entier, sans passer par le filtre de l'anglais, la Langue des Maîtres du Monde ? Le"monopoly" se jouerait tout à coup à l'envers. Un cauchemar... Non, il vaut bien mieux que l'enfant se croit "nul»"en langues, que ses parents se culpabilisent ("et si on lui payait des cours particuliers ?") parce qu'au fond chacun est alors à sa place : nous sommes bien dirigés par ceux qui "savent" mieux que nous, c'est normal… C'est dans l'ordre "naturel". C'est pourquoi il est bien vain d'attendre un revirement de la politique éducative qui ferait une place à l'espéranto. La relative facilité de cette langue logique, sans exceptions grammaticales, n'est pas un atout pour sa diffusion, c'est même ce qui l'entrave et empêche sa généralisation : nos "décideurs" y auraient trop à perdre. Quelques millions d'espérantistes à travers le monde ont compris, mais par eux-mêmes. Ils ne renonceraient pour rien à ce magnifique outil qui leur permet de communiquer, de Beijing à Lisbonne, de Kinshasa à Caracas, de San Francisco à Delhi, et puis de voyager, de se rencontrer sans plus se soucier des barrières linguistiques. Leur nombre augmente, lentement, trop lentement certes, mais sûrement.
C'est par l'exemple que l'espéranto se répandra : comme Diogène
prouvait le mouvement en marchant, la langue s'affirmera en parlant. Long
chemin, travail de fourmi si l'on veut, mais travail nécessaire. Nos "dirigeants" peuvent bien mépriser le militantisme associatif,
généreux mais minoritaire. Pourront-ils encore ignorer la demande quand elle
s'élèvera de millions de familles mieux informées ? Pourront-ils encore éluder la reconnaissance d'une vraie langue internationale et
équitable à l'école?
Accompagner, animer sur le terrain cette prise de conscience publique est un acte vital pour lequel nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. C'est d'abord pour sortir le grand projet de langue internationale d'une trop longue hibernation, d'un ghetto culturel certes convivial et confortable mais inexorablement voué à se marginaliser toujours plus avant de s'éteindre. C'est aussi un axe stratégique pour les espérantistes, pour sortir de ce label d'utopie qui plombe le mouvement et s'entretient par l'ignorance publique. C'est enfin passer de l'éternel projet à la réalité en lançant une dynamique de réaction en chaîne dont on finira par se demander, tant l'intérêt de la communication universelle est évident, comment cela a pu prendre autant de temps et de temps...
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